Pour une culture partagée
de l’intégrité scientifique

N° 15

À LA UNE

Intégrité scientifique et sécurité de la recherche : pour une approche coordonnée face à l’ingérence étrangère

Les risques d’ingérence étrangère dans le domaine de la recherche suscitent une vigilance accrue. Face aux stratégies ouvertement offensives de certains États, divers acteurs nationaux et internationaux multiplient les alertes. Dans quelle mesure ces formes d’ingérence peuvent-elles porter atteinte à l’intégrité scientifique ? Comment les dispositifs de sécurité existants prennent-ils en compte cette dimension ? Une note prospective, publiée par l’Ofis, explore ces questions. Elle montre, en l’illustrant par des exemples, que l’ingérence étrangère est aussi susceptible d’altérer la fiabilité des résultats scientifiques et de déstabiliser les communautés de recherche. D’où la nécessité de réfléchir à une coordination renforcée entre les acteurs en charge de l’intégrité et ceux en charge de la sécurité de la recherche ainsi qu’au partage d’une culture commune de vigilance.

L’article Challenges and recommendations for research security  : Learning from research ethics and integrity publié en janvier 2026 par le consortium européen CHANGER, fait écho à cette note. Les auteurs dressent un panorama assez complet des diverses approches de la sécurité de la recherche et constatent qu’en dépit d’une reconnaissance croissante de l’enjeu, le concept reste encore hétérogène selon les pays et les disciplines. Ils encouragent le monde académique à s’appuyer sur l’expérience et les dispositifs existants en matière d’éthique et d’intégrité scientifique pour sensibiliser les chercheuses et chercheurs à ces risques émergents. Notamment en intégrant les notions de sécurité aux formations déjà dispensées. Tout le défi consiste à bâtir une culture commune sans imposer des règles strictement administratives qui nuiraient à la collaboration et à l’ouverture de la science.

VU D’AILLEURS

Luxembourg : retour d’expérience sur les cv narratifs au fonds national de la recherche

Le CV dit « narratif », qui permet aux chercheuses et chercheurs de sélectionner et de contextualiser leurs contributions scientifiques les plus importantes, est l’un des outils préconisés pour une évaluation plus qualitative de leurs travaux, dans le droit fil des initiatives DORA ou CoARA. Dans le cadre des évaluations de demandes de financement, le Fonds National de la recherche au Luxembourg utilise ces CV depuis 2021. Mais il n’avait jusqu’ici aucune mesure de l’impact de ce changement. Les 3 enquêtes annuelles menées de 2021 à 2023 auprès des candidats et des évaluateurs des projets, répondent à cet objectif.

Résultat côté candidats, le taux d’avis positifs augmente. Ils étaient environ 48 % en 2021 à considérer que ce type de CV permet de mieux mettre en valeur leurs compétences et leurs réalisations scientifiques, pour 64 % en 2023. En revanche, près des trois quarts des sondés estiment que la rédaction est plus chronophage que celle d’un CV classique, surtout au début.

Côté évaluateurs, de 2021 à 2023, pour plus de deux tiers d’entre eux, le CV narratif aide à mieux cerner le profil du candidat. Mais, malgré des divergences, ils considèrent que c’est aussi plus long à évaluer et que la vérification des informations fait désormais partie de l’évaluation. En 2023, environ 70 % des évaluateurs ont déclaré consulter ORCID ou d’autres ressources en ligne.

EN CHIFFRES

1000

L’explosion récente du nombre de numéros spéciaux de journaux scientifiques a vu se développer une pratique éditoriale abusive. Elle consiste à co-signer une grande partie des articles d’un numéro dont on coordonne l’édition à titre « d’éditeur invité ». Pour quantifier le phénomène, des chercheurs ont constitué une base de 100 000 numéros spéciaux publiés entre 2015 et 2025. Ils considèrent qu’au-delà de 33 % d’articles co-signés par au moins un éditeur invité, hormis les éditoriaux, il s’agit d’une pratique abusive au service des propres intérêts de l’éditeur. Ces auteurs estiment ainsi, dans un preprint publié sur arXiv, que plus de 1 000 numéros publiés chaque année répondent à ce critère, c’est à dire des dizaines de milliers d’articles qualifiés d’endogènes.

EN GRAPHE

CRediT, outil pour prévenir les conflits d’auteurs

Créée en 2014 pour mieux rendre compte du rôle précis de chaque contributeur dans une publication scientifique, la taxonomie CRediT se révèle également utile pour prévenir ou gérer les conflits d’auteurs. C’est ce que montre un article publié dans Accountability in Research. L’analyse s’appuie sur l’exemple du programme de recherche interne des National Institutes of Health (NIH) qui a intégré l’outil à toutes les étapes de sa procédure d’enquête et de médiation en cas de litige (voir schéma). Selon les auteurs, parce que CRediT offre un cadre clair, transparent et partagé par toutes les parties prenantes, il permet de mieux objectiver les contributions des uns et des autres, avant ou après la publication, limitant les malentendus et les tensions autour de la signature des articles.

Dans toutes les étapes de leur procédure de résolution de conflits d’auteur, les NIH utilisent la taxonomie CRediT pour s’accorder sur le rôle des contributeurs. Quand les discussions informelles n’aboutissent pas à un accord, toute partie peut s’adresser au référent à l’intégrité scientifique pour déclencher le processus d’arbitrage formel. Deux appels sont possibles après la première décision. © 2025 Partina & Hosseini.

LA RECHERCHE SUR LA RECHERCHE

Les faces formelles et informelles de la correction de la littérature scientifique

Corriger les publications scientifiques en cas d’erreurs, que celles-ci soient honnêtes ou frauduleuses, fait partie du bon fonctionnement de la recherche. Même si elle tarde trop souvent, la rétractation d’articles est à ce titre un mécanisme central. Pour faire face à des fraudes de plus en plus sophistiquées et industrialisées, le Committee on Publication Ethics a d’ailleurs mis à jour ses lignes directrices : elles sont plus détaillées, les motifs de rétractation sont élargis (données fictives, manipulations d’images, usage non déclaré de l’IA, paper mills, etc.) et les formes de rétractation diversifiées.

Parallèlement, une enquête publiée dans Accountability in Research montre que tout un pan de la correction pourrait échapper à ce cadre formel. L’auteure a interrogé 982 chercheurs dans le domaine de la chimie sur leurs pratiques face à une erreur découverte dans un article – qu’ils soient auteurs ou pas de cet article. Selon les résultats, les chercheurs privilégient largement des formes informelles de correction : échanges privés avec les auteurs, discussions entre collègues, citations critiques via de nouveaux articles, etc. L’enquête porte aussi sur les motivations qui guident ce continuum de pratiques, peu visibles mais qui contribuent à la dynamique d’auto-correction de la science. Ce travail exploratoire invite à dépasser le strict cadre formel pour mieux comprendre les mécanismes réels d’autorégulation.

IA et recherche scientifique : anticiper les prochaines étapes

Dans un article intitulé « Intelligence artificielle autonome, recherche scientifique et valeurs humaines », David Resnik et ses co-auteurs distinguent trois phases d’intégration massive des systèmes d’IA générative aux activités de recherche. La première, déjà largement déployée, correspond à une utilisation qui reste sous un contrôle humain direct. Désormais, et c’est la deuxième étape, les systèmes d’IA sont capables de réaliser des tâches de recherche de manière partiellement autonome, mais toujours sous supervision humaine. Dans la phase suivante, que les auteurs envisagent dans un avenir proche, cette supervision pourrait disparaitre : des IA autonomes mèneraient alors leurs propres recherches. Si ces nouvelles phases sont potentiellement porteuses d’avancées considérables, elles soulèvent également de nouveaux enjeux, notamment éthiques et d’intégrité scientifique. Les auteurs identifient différents risques liés à ces transformations mais leur analyse va plus loin : ils proposent d’anticiper et de limiter ces risques en renforçant dès maintenant les moyens de garantir une recherche scientifique, certes augmentée, mais qui préserve ses principes fondamentaux.

RECOMMANDATION

Collaboration internationale, un atout pour l’intégrité scientifique 

Dans une déclaration conjointe, Science Europe et le Réseau européen des bureaux pour l’intégrité de la recherche (ENRIO) s’engagent en faveur d’un renforcement de l’intégrité scientifique en Europe grâce à la collaboration internationale entre tous les acteurs de ce domaine. Ils proposent quatre axes prioritaire pour guider une action plus efficace afin que les bonnes pratiques de recherche soient pleinement reconnues comme des conditions fondamentales pour la qualité, la confiance et l’impact de la recherche. 

INITIATIVE

Une norme de qualité pour l’édition scientifique ?

Dans une tribune publiée par Nature, Jennifer Byrne, professeure à l’université de Sydney, avance une solution pour inciter l’ensemble des éditeurs à adopter de bonnes pratiques. Cette spécialiste des dérives de la publication scientifique propose que les revues se conforment à un standard international de gestion de qualité, inspiré de la norme ISO 9001 adoptée par de nombreux secteurs industriels. Pour Jennifer Byrne, la conformité à une norme de ce type, orientée vers les besoins des auteurs et des lecteurs, serait un gage de pratiques éditoriales plus transparentes et plus cohérentes, de correction plus rapide et in fine renforcerait l’intégrité de la littérature scientifique.

RESSOURCES

Des outils pour les auteurs et leurs établissements

Cette boite à outils, conçue par l’Office britannique d’intégrité scientifique, vise à accompagner les auteurs de publications scientifiques dans leurs pratiques quotidiennes comme les établissements dans leur gestion des questions d’autorat. Elle réunit trois ressources : un guide de bonnes pratiques, une procédure type, en 3 étapes pour gérer les conflits d’auteurs et un modèle de discussion (téléchargement direct du fichier)  pour s’accorder tout au long d’un projet de recherche sur la reconnaissance du rôle de chaque participant.

La recherche responsable en BD

Une planche vaut mieux qu’un long discours :  c’est le parti pris de cette initiative « Tracer la bonne ligne » de l’Université du Québec à Montréal pour sensibiliser à la conduite responsable de la recherche. Quatre dessinateurs, chacun avec son univers, attirent l’attention sur des petites pratiques ordinaires.

Détection des revues et conférences prédatrices

Développé par un informaticien pour propres besoins, cet outil d’aide à la détection de revues ou conférences prédatrices, s’appuie sur une douzaine de bases de données en explicitant les critères utilisés. En accès ouvert, Aletheia-Probe est téléchargeable à partir de la plateforme GitHub. Son auteur en explique les principes et l’architecture dans un preprint sur arXiv.

Du côté de l’Ofis

Procédure de traitement des signalements : les points principaux des recommandations de l’Ofis

En 17 points, cette fiche liste les implications concrètes des recommandations de l’Ofis publiées en 2025, pour les établissements et pour celles et ceux qui interviennent dans le déroulement de la procédure de traitement des signalements de manquement à l’intégrité scientifique.

Comment renforcer l’intégrité scientifique ?

Dans un entretien, consacré aux enjeux actuel de l’intégrité scientifique publié par La revue de l’institut polytechnique de Paris, Michel Dubois, directeur de l’Ofis, souligne l’incertitude normative qui entoure des conduites diffuses et largement partagées dans la communauté scientifique. Un constat qui guide sa feuille de route.

NOMINATIONS

Les nouvelles référentes et nouveaux référents à l’intégrité scientifique nommées en France

Jean-Marie André, EHESP ; Hélène Berthoumieux et Domingo Gomez-Pardo, ESPCI ; Patrick Bouthemy, INRIA ; Marion Briatta, Université Catholique de Lyon ; Denis Cerclet, Université Lyon 2 ; Cécile Coulon-Leroy, ESA Angers ; Michel Chapron, ENSEA ; Anne Le Goff, Sup’Biotech ; Mathieu Lesourd, Université de Franche-Comté ; Hervé Maisonneuve, Santé publique France ; Jürgen Ritte, Université Sorbonne Nouvelle ; Isabelle Thenevin, Mines Paris-PSL ; Bérénice Waty, Ecole française de Rome ; 

Les nouveaux membres du conseil d’orientation de l’Ofis

Guillaume CABANAC, professeur des universités, Université de Toulouse ; Françoise LANTHEAUME, professeure des universités, Université Lumière Lyon 2 ; Asaël ROUBY, responsable de programme, Fonds National de la Recherche du Luxembourg.

Les membres du conseil d’orientation de l’Ofis renouvelés pour un prochain mandat

Elsa COUDERC, The Conversation – France ;  Evelyne DECULLIER, cheffe de projets recherche, pôle de santé publique aux Hospices civils de Lyon ; Zoé HAMMA TT, Z Consulting ; Danièle QUANTIN, présidente du pôle de compétitivité Materalia.

AGENDA

5 juin 2026

Date à réserver

Promouvoir et protéger une culture partagée de l’intégrité scientifique, 5 ans plus tard

Dans le cadre de son colloque annuel et cinq ans après le rapport parlementaire consacré à l’intégrité scientifique en France, l’Ofis propose une journée de réflexion collective sur les dispositifs actuels, au Sénat. À partir de l’état des lieux du paysage institutionnel et réglementaire national, chercheurs, responsables institutionnels, acteurs de l’intégrité scientifique et décideurs publics analyseront les transformations engagées, leurs effets sur les pratiques, ainsi que les évolutions à envisager face aux défis à relever.

Contact

Vous avez une question, une suggestion, vous voulez partager une expérience ?  Contactez-nous.

Hélène Le Meur,  Responsable de l’infolettre